ou pourquoi Alidor est un crétin.
par la Couille droite
à l'Auguste Langouste (comme promis)
Autrui, c’est-ce second pôle de la dialectique qui s’installe entre moi et le monde, ou plutôt, c’est cet autre pôle aussi bien qu’une médiation
possible. Il est, ce qui le définit d’abord c’est l’altérité, part de cette immensité qui n’est pas moi, le monde, et vers laquelle pourtant toujours je tends. Car l’exigence d’autrui peut être
appréhendée autrement que par un questionnement sur la conscience de soi, sur l’éducation, sur la confrontation et finalement sur l’émergence du sujet. Peut-être est-elle plus fondamentalement
une modalité de l’élan vital, un mouvement profond qui prend racine en moi, en moi dans ma particularité d’individu. L’exigence d’autrui, si on décide de se confronter à elle dans cette
perspective, prend racine dans l’insuffisance de cette existence d’individu. C’est que ce statut fait de moi un être enfermé, au milieu du monde car la dialectique du même et de l’autre me fait
comprendre que tout est autre et que seul en moi je peux trouver du même. Tout homme est fondamentalement cet étranger sur la terre qui ouvre Le Spleen de Paris, dont la quête est celle
des nuages, d’une profondeur inaccessible et évanescente du monde, du second pôle de la dialectique qui ne peut que lui échapper. Le monde, l’altérité se refusent toujours ; je suis enfermé en
moi. Et cette douleur de la béance que je perçois entre moi et le monde n’est que renforcée par la rémanence de l’enfance, de ce temps béni de « l’innocent paradis » où il y avait une
forme d’adéquation entre moi et le monde, où la dialectique n’était peut-être pas encore apparue, où le monde était présent, pour le dire comme Bonnefoy, et non éloigné de moi comme ces
nuages qui passent là-bas. État de pré conscience ? Peut-être… Quoi qu’il en soit, je pouvais sentir sinon connaître un monde différent, un monde qui n’était pas totalement autre. Débordement du
moi ou envahissement de l’autre ? Nulle réponse sinon que la dialectique n’était pas encore apparue pour construire des murs de verre entre moi et mon environnement, elle n’était pas encore venu
établie clairement et mon être au monde avait encore quelque chose d’une être mêlé au monde. Je pouvais encore me fondre dans l’odeur de l’herbe. C’est-ce monde perdu que je cherche constamment,
qui rend insuffisante mon existence d’individu. L’exigence d’autrui est alors une modalité d’une tension profonde, psychique et physiologique qui me pousse vers l’autre pour résorber la
dialectique. Part de l’altérité immense, autrui est également médiation vers ce même univers désormais étranger. Par lui, avec lui et en lui je cherche l’arrière-pays. J’exige autrui car c’est la
seule possibilité de parvenir à un prolongement d’être, à un débordement d’être, de parvenir à ces instants suspendus où les vitres de verres s’effacent. Dans l’acte sexuel (et peut-être dans le
meurtre qui comme Bataille l’a montré en est si proche, Tchen n’est-il pas « sensible jusqu’au bout de la lame » lorsqu’il tue ?), je trouve ce prolongement d’être, cette
continuité vitale. Dans le coït, je suis dans l’autre, je suis l’autre.
De sorte que finalement, le coït conduit à un questionnement de l’idée de sujet puisque le monde extérieur n’est plus, du moins en partie, objet. Pourtant dans l’autre je
ne cherche peut-être pas uniquement à pénétrer l’altérité. Dans cet autre si particulier qu’est l’être aimé, je cherche sans doute autre chose que cette disparition de ce qui me sépare du monde.
En l’autre, je crois pouvoir trouver une part de moi-même qui m’est inconnue. On se souvient comment fut créée Ève. Adam en elle cherchait peut-être cette part de lui-même qui lui avait été
retirée. L’analyse de la passion que fait Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident le conduit à citer un texte mystique de l’école illuminative de Sohrawardi où l’on peut lire dans
la couche d’une femme qui s’adresse à son amant : « Je suis toi-même. » Cela va, selon lui, dans le sens d’une interprétation faite des cansos des troubadours qui fait de la
dame des pensées la part spirituelle et angélique de l’homme, son vrai moi. Il y aurait ainsi un inachèvement du moi dans l’individu, l’exigence d’autrui qui prend ici la forme d’une exigence
d’un autre, d’une autre plus particulièrement, serait quête d’un achèvement du « moi ».
C’est donc d’abord par pur égoïsme que j’exige autrui, cherchant par lui et en lui à assouvir un besoin, à aller jusqu’au bout d’une quête remettant en cause la notion
d’individu. L’autre n’est pas aimé en tant que tel, il me permet d’obtenir ce qui, isolé, m’échapperait. Pourtant, par certains aspects, on peut considérer que l’exigence d’autrui, quand elle est
exigence d’un autre, peut ne pas s’opposer à l’idée d’individu et même plutôt la renforcer. Ce que l’on vient de dire de l’exigence d’autrui ne fait jamais e celui-ci qu’un moyen. La plus haute
exigence d’autrui est autre. Dans l’amour, je ne cherche pas seulement en l’autre un moyen de sortir de moi, il est également fin. Dans l’amour véritable, il n’y a évidemment pas qu’amour de
l’amour mais aussi amour de l’autre, de cet être particulier, de cet individu qu’est l’autre. Il y a bien sûr désir sinon de fusion, au moins de communion dans l’éros, premier
pan de la relation amoureuse, et cela est clairement à lier à l’insuffisance de l’individu, mais il y a aussi dans l’amour Agapè, reconnaissance du prochain, aimé non plus comme prétexte
à s’exalter, ce à quoi mène l’Éros, mais tel qu’il est, dans sa particularité. Dans la relation amoureuse, ces deux dimensions se mêlent, et happait donc une double tension quant à la notion
d’individu. D’une part, par l’Éros, je tends à suspendre la particularité de l’autre, d’autre part, par l’Agapè, elle ne peut se voir contester. Est c’est l’Agapè seul qui me meut dans l’amitié ;
l’exigence d’autrui est alors exigence de plusieurs autres, de plusieurs particularités. Quoi qu’il en soit, dans les relations amoureuses et amicales, l’élan initié par l’Agapè conduit à
éprouver un attachement non plus pour n’importe quel autre, mais pour quelques êtres définis par des raisons difficilement explicables en d’autres termes que ceux de Montaigne quant à La Boétie :
« Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Et ces êtres prennent alors une telle place pour moi que j’éprouve un sentiment de véritable dépendance, qui atteint
évidemment son paroxysme avec l’amour, vis-à-vis d’eux. Pour vivre, il me faut recevoir des preuves d’une réciprocité de l’affection. L’autre n’est plus uniquement moyen pour moi, moyen de
dépasser l’individu, mais avant tout fin et c’est pour cette raison que je dépends de lui, que je l’exige par besoin profond. Ce cher Kacew l’écrit dans La vie devant
soi : « quand il n’y a personne pour vous aimer, autour, ça devient de la graisse. »
Il n’y a pas alors pourtant véritablement exigence d’autrui, on entend exigence de l’autre dans sa généralité, plutôt exigence de quelques autres. Mais peut-on se
satisfaire de ce contact limité, même si c’est celui que j’exige le plus profondément, avec autrui ? Ce qui a longtemps dominé chez l’homme occidental (du moins tant que celui-ci se confondait
avec l‘homme chrétien), c’est la perspective du salut. Et il n’est nul besoin de lire attentivement les Écritures pour comprendre que la spécifié du Dieu du Nouveau Testament, par rapport à celui
de l’Ancien, est d’être Dieu d’Amour plutôt que Dieu de Justice. Le commandement fondamental, absolu, du chrétien, c’est « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et prochain comme
toi-même ». L’exigence d’autrui devient une forme de devoir avec cette maxime, car qu’est-ce que le prochain sinon autrui dans sa généralité, sinon tous les autres hommes. Le but de
l’existence pour l’homme occidental serait donc l’amour des autres et j’exigerais autrui tout simplement pour que mon existence prenne sens. Hors d’une perspective de salut, il est évident que
poser cette voie directrice de la morale est arbitraire, qu’elle ne s’appuie plus sur rien si le ciel est vide. On a pu s’opposer à l’elle, Nietzsche n’a pas manqué de le faire. Reste qu’il faut
peut-être choisir entre elle et la morale de Michel gagné par l’individualisme de Ménalque dans L’Immoraliste et dont Marceline dit qu’ « elle est belle peut-être […] mais
[qu’]elle supprime les faibles. » L’exigence d’autrui n’est pas alors exigence de l’altérité et c’est pourquoi il est sans doute préférable de parler d’une exigence des autres.
Morale chrétienne peut-être au départ, mais aisément laïcisable. Nul besoin d’être catholique, au second sens du mot, pour passer de l‘horizon d’un homme à l’horizon de
tous. L’amour des autres est aussi bien amour du prochain que fraternisation. Et dans cette idée, la généralité que contient « autrui » reparaît. De l’amour à la fraternisation, on
passe de l’exigence d’un autre à l’exigence de tous les autres. Je prends conscience que je ne vis véritablement, que je ne me réalise que par l’autre et pour l’autre. J’ai besoin d’autrui et
c’est pourquoi l’expression d’exigence d’autrui ne peut qu’être retournée : j’exige autrui, certes, mais pour cette raison je ressens une obligation venant de lui, celle de m’en rendre digne.
J’exige autrui et autrui exige de moi. Et on peut alors pense une morale directement issue de cette exigence d’autrui. Plutôt qu‘a priori, mes actions dans le monde naîtraient des
circonstances, de ma confrontation quotidienne aux autres. Autrui exige alors de moi dès que je dois me rendre digne de lui et cela passe en premier lieu par l’assistance à cet autre, n’importe
quel autre, qui a besoin de moi. Lorsqu’on lui demande qui est le prochain, le Christ répond que c’est « celui qui a besoin de vous ». Se montrer digne de l’autre, c’est
d’abord ne pas accepter les difficultés de l’autre. Encore une fois, tout cela peut (doit ?) être laïcisé. Aux Fondements de la métaphysique des mœurs on opposera la moralité que Hans
Jonas développe dans Le Principe responsabilité : la responsabilité ne naît pas du for intérieur mais de la vulnérabilité d’un autre. Une morale plus réaliste pourrait ne pas être
l’impératif catégorique mais tenir beaucoup plus d’un pragmatisme, des circonstances : au niveau individuel et quotidien, il ne s’agit que de servir autrui, d’aider l’autre quand il le
nécessite.
Et dans une perspective de fraternisation, l’exigence d’autrui doit me conduire à dépasser la charité. Aider ponctuellement un autre est évidemment une bonne chose, mais
il est sans aucun doute préférable d’aider tous les autres. L’Héroïsme véritable n’est pas celui de l’Iliade. Ce que chante Homère, ce n’est finalement qu’une succession d’actions
d’éclat individuelles ; plus que de prendre Troie, il s’agit d’acquérir une gloire personnelle. A Achille je préfère les personnages de Malraux, je préfère Garine et son universalisme (Les
Conquérants). « L’individualisme est une maladie bourgeoise » et l’héroïsme des conquérants, c’est que leur revendication d’être particulier est au cœur de la révolte
collective. L’exigence d’autrui doit conduire à porter une vision politique qui ne peut qu’avoir une dimension universaliste. On ne peut qu’acquiescer à ce qu’écrit Hannah Arendt dans La
Crise de la culture : le politique ne peut être simple garantie d’un espace où puisse s’exprimer ce qu’elle appelle ma virtuosité grâce à la sécurité. Garine a tout compris (et
Malraux avec lui), en politique, ce n’est pas ma vie qui est en jeu mais le monde dans lequel nous voulons vivre Une politique n’est jamais qu’une idée de l’homme mise en acte et si cette idée et
celle de l’exigence d’autrui, ma vision politique, ce que je défends, doit être guidé parle idée de fraternisation, d’universalisme.
Et ce qui est vrai qu’un individu l’est également d’une nation (on sait de toutes façons que la France est une personne). La France n’est jamais aussi grande que
lorsqu’elle porte cette vision de l’homme qu’est l’exigence d’autrui. L’impôt n’est ni de droite ni de gauche, l’impôt, c’est la mise en acte du troisième mot de notre devise. Notre diplomatie ne
doit être ni de droite ni de gauche, elle doit être portée par l’universalisme. Il n’est pas une route d’Orient au bord de laquelle ne repose un croisé français. Il n’est pas un chemin d’Europe
où n’est coulé le sang d’un soldat de la République. La grande France n’est pas celle de Louis XIV, c’est celle des cathédrales et de la Révolution. Toute politique doit être guidée par une
grande idée. Ce qui porte la France, c’est l’universalisme, la fraternisation, l’exigence d’autrui.
« Je suis à vous avant d’être à moi-même » : individuellement et nationalement, faisons nôtre ce vers d’Eluard.