Mercredi 30 janvier 2008
par Rosa



Après la lecture des dernières pages d’un ouvrage, un instant d’abandon et de solitude terrible m’envahit parfois. Or ce sentiment peut être conséquent à la plus grande des joies littéraires, au plus grand enthousiasme intellectuel. C’est un désespoir bien futile mais si régulier qu’il m’a parue nécessaire de le comprendre. A cette fin, j’ai pris soin de lire le dernier chapitre, le dernier paragraphe, la dernière phrase avec une attention renouvelée. Les éditions avec dossiers sont une occasion supplémentaire de retarder le grand vide de l’écrit qui est pourtant inévitable. En quelques points, je le comprends comme un sentiment idéaliste : que faire pour qu’une telle beauté, un tel esprit, parvienne à transcender mon expérience et/ou le monde entier ? C’est aussi un sentiment très égoïste : comment ne pas désirer faire perdurer un chapitre, encore un peu, un tout petit peu ? Mais c’est surtout un sentiment d’échec : que sais-je ? Comment apprendre à réitérer un tel plaisir ? Ayant sous les yeux la plus grande bibliothèque du monde, qui n’aurait pas ce mouvement de recul face aux sommets infranchissables, ces rangées déployées comme un labyrinthe. Serait-ce le mal de l’humaniste ? C’est un sentiment de faiblesse qui entame et qui clôt mes lectures : peur de me confronter à quelque chose de si terrible, de si fort qu’il m’emporterait. Aussi l’apprentissage du livre m’a été bénéfique : couleurs, parfums, codes. Prendre un papier vélin entre ses mains invite à la découverte. Et entraîne à quelques pulsions de bibliophile : accumuler, compter, classer, épousseter… Est-ce une fiction matérialiste qui entache la littérature ? Une vérité m’assaille, un livre non- lu n’a rien à faire dans une bibliothèque : il est trop frais. Il faut qu’il repose au coin d’une table, qu’il s’abîme, qu’il se fane. Et surtout que le courage nous prenne de le lire.

La lecture n’est jamais innocente, c’est une véritable opération de la volonté. La projection qui s’opère de notre petit monde aux infinités de possibles explorés jusqu’à l’impossible s’incarne dans un objet fragile et pourtant éternel. Une fois la lecture achevée il est agréable de se souvenir combien ce livre nous intimidait, jusqu’à nous rebuter, lorsque à présent il nous est cher. Rien ne s’impose à la lecture, libre d’ouvrir le livre, comme de s’interrompre, de sauter des passages, libre de le fermer et de ne jamais le reprendre. J’aime à penser qu’un livre abandonné se reprend sans incidence même après des années : les souvenirs de la première lecture s’estompent ou se confirment et le lecteur s’amuse des changement qui se sont opérés en lui. Formidable moyen de se confronter au monde en vérité.


Mais bien sûr, ce site le confirme, le livre doit combattre bien des adversaires. Car la peur du livre est à relier à la peur de l’autre qui nous cloue devant des écrans interposés. L’altérité humaine se déploie dans un semblable effet de multipolarité, d’ouverture et de découverte que dans un grand roman. Autant de raisons de craindre la comparaison, la critique, la question. Si on se représente l’homme de l’écrit comme un misanthrope, on ne comprend pas toute la latitude humaniste du rapport au livre. N’est-ce pas une curiosité insatiable de l’âme humaine, un optimisme timide n’osant confronter son sourire paisible aux fièvres de la réalité ? L’exigence intellectuelle réalise l’exigence d’autrui comme un face à face nécessaire à la construction première de l’individu à travers le signe culturel.


Savoir ce que suscite le livre pose la question de sa réalisation première. Lire n’est pas écrire, et bien souvent l’écrivain ne sait pas lire, tout au moins la littérature : la gymnastique du roman par exemple le trouble, en habile forgeron, il ne se laisse pas tromper si facilement au piège de la fiction alors qu’il fréquente les secrets de l’âme humaine. Pourtant, il est aussi très crédule, puisqu’il tente une nouvelle fois dans l’histoire du monde, de réinventer un charme opérant pour les siècles des siècles, convaincu qu’un esprit protecteur guidera sa main et un autre encore son manuscrit. Le poète est plus prosaïque : il ne sera jamais lu, pourquoi alors apprendre à écrire ? Or la conscience qu’il a de sa propre œuvre lui vient également du regard de l’autre sur celle-ci. Le désir d’être reconnu comme écrivain, comme artiste, s’assouvit exclusivement à travers la reconnaissance de vos contemporains. La réalisation du projet d’édition est aussi difficile pour certains qu’accessoire pour d’autres. Cela donne l’occasion à de nombreux personnages de s’improviser poètes, leur manque seul le grain de folie qui libère l’inspiration, et cela malgré l’artifice du succès. Autrui comme moyen de sa propre reconnaissance est-il toujours cet autre dont nous serions si dépendants ? Ecrit-on pour lui ou pour nous même ? L’exigence d’autrui n’est-elle pas ce pas que fait le lecteur face à la bibliothèque, lorsqu’au même moment, l’auteur s’est crucifié en abandonnant son oeuvre aux jugements maladroits du reste du monde ? En tant qu’être libre j’agis en connaissance de cause : comprendre n’est pas entériner. Aussi ma lecture sera celle d’un individu face au discours d’un autre individu, et l’angoisse des premières pages laissera place au dialogue.


Bien sûr je laisse planer sur ces quelques lignes l’ombre d’un lyrisme exacerbé, couplé d’un solide sectarisme. Mais qui peut vous forcer à me lire, sinon vous-même ?


Par Les Couilles D'Abélard
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Mercredi 30 janvier 2008
par Baruch



Aujourd’hui, comme hier, comme demain peut-être, j’ai croisé le visage d’un homme sur le trottoir. J’ai vu les traits nus de cette figure, les longues rides qui s’acharnaient par sursauts pour masquer sa faiblesse. Une sorte de honte en broussaille agressive.

Il était faible.

Nos yeux se sont croisés. Je ne sais plus de quelle couleur étaient ses iris. Ils étaient ternes.

Ils m’ont pris en otage.

Je ne connaissais pas cet homme. Nous n’étions rien, absolument rien l’un pour l’autre. Des images indistinctes et glissantes emportées par le flux de la ville. Que m’importait sa vie ? Que m’importait qu’il dorme dans la rue, sur un lit de carton en hiver ? Que m’importait qu’il ait faim, qu’il ait mal, qu’il meure ce soir ?

Cela ne gênerait ni ma course, ni mon sommeil, ni ma digestion.

Des milliers d’hommes souffrent dans Paris, dans notre bonne vieille France, dans le monde entier. Une énorme masse que l’on dissèque par paquets de chiffres dans les journaux.

Des chiffres qui font peur. Les problèmes de la société. Ceux qu’on préfèrerait ne pas voir ailleurs qu’au journal du vingt heure. Ceux dont on se passerait bien.

 

J’avais son visage face à moi.

Mes yeux avaient rencontré ses traits et c’était comme s’ils m’avaient noué autour des tripes la chaîne de la responsabilité. Comme si la douleur de cette vieille peau étrangère mangeait ma liberté.

C’était moi qui avais mal. Sa vulnérabilité discrète, sa douleur me faisait mal.

Nous étions tous deux reliés par cette corde invisible, ce cri silencieux.

Non pas que j’aie ressenti de l’amour pour lui.

Je ne le connaissais pas.

Non pas que je me sois senti attirée par lui comme s’il pouvait assouvir mon désir de puissance par sa dépendance à mes actes.

Non.

Je ne me sentais pas non plus devoir l’aider pour le bien être de ma bonne conscience, je ne le voyais pas comme un moyen d’accès aux portes du paradis.

Non.

Ce n’était pas exactement ce genre de pitié ostentatoire.

C’était intérieur.

C’était un traumatisme.

Je sentais ce visage s’inscrire en moi avec des aiguilles d’acier. Il était en moi, beaucoup plus grand que moi, il m’envahissait bien au-delà des limites de mon être.

Tout s’arrêtait.

C’était comme si j’étais la seule à le voir vraiment, la seule à prendre dans la poitrine tout le poids de cette image d’homme. Quelque chose en moi s’ouvrait. Cet autre entrait pour déranger ma conscience. Pour m’habiter. Pour chasser le confort de la solitude de mon essence.

Nous étions deux en moi.

Je ne l’avais pas cherché. Il ne m’avait pas appelé, et je me sentais répondre de lui. C’était absurde : je n’avais pas de mots. Rien à lui dire. Et pourtant, je répondais infiniment de lui par le décret d’une force invisible.

Je luttais. Il n’y avait pas de complaisance masochiste dans cette contemplation du dénuement, dans cette passivité face à l’invasion de l’autre. J’essayais de résister, de me débattre avec le scrupule

Pourquoi devrais-je sentir ce poids plus qu’un autre ? Qu’avait-il cet homme, de plus qu’un autre ?

Rien. Il avait croisé ma route. Il était désarmé, et il me désarmait. Je subissais des coups que je ne pouvais pas rendre, aspirée dans une faille qui ne se refermerait pas.

Il se leva. Intrigué par mon regard. Gêné.

Et partit.

Impuissance fondamentale face à cet être qui m’échappait, qui détournait ses pas, qui s’enfuyait avec sa douleur, et la mienne.

Désormais il était moi.


Par Les Couilles D'Abélard
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Mercredi 30 janvier 2008

par Baruch


Vous les voyez ces ombres humaines qui strient les murs quand la nuit tombe                                         

 

La catin sublime ou le désir de l’autre.

           

Vous les voyez ces ombres humaines qui strient les murs quand la nuit tombe. Ces ombres d’hommes qui se dérobent aux regards dans la cape étoilée de l’obscurité, qui se perdent dans la puanteur des rues.

Livrées au hasard, à l’espoir de heurter un corps, masse chaude, palpitante.

Livrées au désir, désespoir de frôler une vie, un bout de vie, une âme… D’embrasser une âme.

Et s’y perdre.

Et s’y délivrer du poids du manque.

Et la dévorer pour se grandir d’elle.

Ces ombres errantes, diminuées par l’hémorragie de solitude qui perd leur vie.

Ces hommes.

Seulement guidés par ce trop qu’ils ont à déverser, seulement hantés par ce vide en eux qui les laissent imparfaits. Guidés par la faim. Le parfum. Le parfum insaisissable de cette inconnue aimée aux milles visages, cette géante, mère des temps et des fous, la sublime catin sous ses dentelles noires.

 

Elle n’est pas belle, elle est la Beauté, la Beauté nocturne, celle qui enivre les sens, celle qui unit les corps dans la nudité rouge des passions.

Elle n’est pas humaine, elle est l’Humanité. L’humanité hurlante, celle qui tend ses immenses mamelles à la gueule  du monde.

Son corps est la voûte des crépuscules. Ses yeux, la pureté en feu d’un horizon d’aube. Elle est l’étoile qui appelle. Ce désir brûlant des cœurs de se grandir dans l’oeil étranger.

Cette soif d’exister.

Cette faim de reconnaissance.

Toutes les nuits, elle ouvre sa porte aux mendiants. Aux quémandeurs d’altérité qui ont perdu leurs visages. Toutes les nuits, elle les fait renaître au monde dans les langes immaculés de ses draps blancs.

Elle est la putain de la Liberté, l’amante des révolutions, l’épouse de l’Espérance, celle qui enfante des monstres, des génies, des poètes.

Des hommes titans.

Elle n’est pour personne et se donne à tous, tous ceux qui veulent s’endormir dans l’écho d’autres voix.

Elle est cette muse des écrivains et cette œuvre qui se prostitue à tous les regards. Le spectacle éternel d’une nuit. Elle est ce corps étranger qui fascine.

Cette lune qui baigne de rêves, jusqu’au crime.

L’amante de toutes les folies.

Elle est l’universel. La condition de l’universel. Le principe de l’univers.

Ce qui fait s’emballer les âmes.

 

Le désir de l’autre.

L’autre désir.

           

Nous sommes tous des ombres errantes qui strient les murs quand la nuit tombe. L’épiderme des consciences, à vif du manque, hurle qu’elles ne sont rien sans la lumière de ce regard. Obsession frénétique.

Perdus de solitude, nous nous retrouvons à sa porte, tous, pendus à ses lèvres.

Perdus, elle est notre seule étoile.

La catin sublime sous ses dentelles noires.

Par Les Couilles D'Abélard
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Mercredi 30 janvier 2008
ou pourquoi Alidor est un crétin.

par la Couille droite



à l'Auguste Langouste (comme promis)

     Autrui, c’est-ce second pôle de la dialectique qui s’installe entre moi et le monde, ou plutôt, c’est cet autre pôle aussi bien qu’une médiation possible. Il est, ce qui le définit d’abord c’est l’altérité, part de cette immensité qui n’est pas moi, le monde, et vers laquelle pourtant toujours je tends. Car l’exigence d’autrui peut être appréhendée autrement que par un questionnement sur la conscience de soi, sur l’éducation, sur la confrontation et finalement sur l’émergence du sujet. Peut-être est-elle plus fondamentalement une modalité de l’élan vital, un mouvement profond qui prend racine en moi, en moi dans ma particularité d’individu. L’exigence d’autrui, si on décide de se confronter à elle dans cette perspective, prend racine dans l’insuffisance de cette existence d’individu. C’est que ce statut fait de moi un être enfermé, au milieu du monde car la dialectique du même et de l’autre me fait comprendre que tout est autre et que seul en moi je peux trouver du même. Tout homme est fondamentalement cet étranger sur la terre qui ouvre Le Spleen de Paris, dont la quête est celle des nuages, d’une profondeur inaccessible et évanescente du monde, du second pôle de la dialectique qui ne peut que lui échapper. Le monde, l’altérité se refusent toujours ; je suis enfermé en moi. Et cette douleur de la béance que je perçois entre moi et le monde n’est que renforcée par la rémanence de l’enfance, de ce temps béni de « l’innocent paradis » où il y avait une forme d’adéquation entre moi et le monde, où la dialectique n’était peut-être pas encore apparue, où le monde était présent, pour le dire comme Bonnefoy, et non éloigné de moi comme ces nuages qui passent là-bas. État de pré conscience ? Peut-être… Quoi qu’il en soit, je pouvais sentir sinon connaître un monde différent, un monde qui n’était pas totalement autre. Débordement du moi ou envahissement de l’autre ? Nulle réponse sinon que la dialectique n’était pas encore apparue pour construire des murs de verre entre moi et mon environnement, elle n’était pas encore venu établie clairement et mon être au monde avait encore quelque chose d’une être mêlé au monde. Je pouvais encore me fondre dans l’odeur de l’herbe. C’est-ce monde perdu que je cherche constamment, qui rend insuffisante mon existence d’individu. L’exigence d’autrui est alors une modalité d’une tension profonde, psychique et physiologique qui me pousse vers l’autre pour résorber la dialectique. Part de l’altérité immense, autrui est également médiation vers ce même univers désormais étranger. Par lui, avec lui et en lui je cherche l’arrière-pays. J’exige autrui car c’est la seule possibilité de parvenir à un prolongement d’être, à un débordement d’être, de parvenir à ces instants suspendus où les vitres de verres s’effacent. Dans l’acte sexuel (et peut-être dans le meurtre qui comme Bataille l’a montré en est si proche, Tchen n’est-il pas « sensible jusqu’au bout de la lame » lorsqu’il tue ?), je trouve ce prolongement d’être, cette continuité vitale. Dans le coït, je suis dans l’autre, je suis l’autre.

 
     De sorte que finalement, le coït conduit à un questionnement de l’idée de sujet puisque le monde extérieur n’est plus, du moins en partie, objet. Pourtant dans l’autre je ne cherche peut-être pas uniquement à pénétrer l’altérité. Dans cet autre si particulier qu’est l’être aimé, je cherche sans doute autre chose que cette disparition de ce qui me sépare du monde. En l’autre, je crois pouvoir trouver une part de moi-même qui m’est inconnue. On se souvient comment fut créée Ève. Adam en elle cherchait peut-être cette part de lui-même qui lui avait été retirée. L’analyse de la passion que fait Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident le conduit à citer un texte mystique de l’école illuminative de Sohrawardi où l’on peut lire dans la couche d’une femme qui s’adresse à son amant : « Je suis toi-même. » Cela va, selon lui, dans le sens d’une interprétation faite des cansos des troubadours qui fait de la dame des pensées la part spirituelle et angélique de l’homme, son vrai moi. Il y aurait ainsi un inachèvement du moi dans l’individu, l’exigence d’autrui qui prend ici la forme d’une exigence d’un autre, d’une autre plus particulièrement, serait quête d’un achèvement du « moi ».

 
     C’est donc d’abord par pur égoïsme que j’exige autrui, cherchant par lui et en lui à assouvir un besoin, à aller jusqu’au bout d’une quête remettant en cause la notion d’individu. L’autre n’est pas aimé en tant que tel, il me permet d’obtenir ce qui, isolé, m’échapperait. Pourtant, par certains aspects, on peut considérer que l’exigence d’autrui, quand elle est exigence d’un autre, peut ne pas s’opposer à l’idée d’individu et même plutôt la renforcer. Ce que l’on vient de dire de l’exigence d’autrui ne fait jamais e celui-ci qu’un moyen. La plus haute exigence d’autrui est autre. Dans l’amour, je ne cherche pas seulement en l’autre un moyen de sortir de moi, il est également fin. Dans l’amour véritable, il n’y a évidemment pas qu’amour de l’amour mais aussi amour de l’autre, de cet être particulier, de cet individu qu’est l’autre. Il y a bien sûr désir sinon de fusion, au moins de communion dans l’éros, premier pan de la relation amoureuse, et cela est clairement à lier à l’insuffisance de l’individu, mais il y a aussi dans l’amour Agapè, reconnaissance du prochain, aimé non plus comme prétexte à s’exalter, ce à quoi mène l’Éros, mais tel qu’il est, dans sa particularité. Dans la relation amoureuse, ces deux dimensions se mêlent, et happait donc une double tension quant à la notion d’individu. D’une part, par l’Éros, je tends à suspendre la particularité de l’autre, d’autre part, par l’Agapè, elle ne peut se voir contester. Est c’est l’Agapè seul qui me meut dans l’amitié ; l’exigence d’autrui est alors exigence de plusieurs autres, de plusieurs particularités. Quoi qu’il en soit, dans les relations amoureuses et amicales, l’élan initié par l’Agapè conduit à éprouver un attachement non plus pour n’importe quel autre, mais pour quelques êtres définis par des raisons difficilement explicables en d’autres termes que ceux de Montaigne quant à La Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Et ces êtres prennent alors une telle place pour moi que j’éprouve un sentiment de véritable dépendance, qui atteint évidemment son paroxysme avec l’amour, vis-à-vis d’eux. Pour vivre, il me faut recevoir des preuves d’une réciprocité de l’affection. L’autre n’est plus uniquement moyen pour moi, moyen de dépasser l’individu, mais avant tout fin et c’est pour cette raison que je dépends de lui, que je l’exige par besoin profond. Ce cher Kacew l’écrit dans La vie devant soi : « quand il n’y a personne pour vous aimer, autour, ça devient de la graisse. »

 
     Il n’y a pas alors pourtant véritablement exigence d’autrui, on entend exigence de l’autre dans sa généralité, plutôt exigence de quelques autres. Mais peut-on se satisfaire de ce contact limité, même si c’est celui que j’exige le plus profondément, avec autrui ? Ce qui a longtemps dominé chez l’homme occidental (du moins tant que celui-ci se confondait avec l‘homme chrétien), c’est la perspective du salut. Et il n’est nul besoin de lire attentivement les Écritures pour comprendre que la spécifié du Dieu du Nouveau Testament, par rapport à celui de l’Ancien, est d’être Dieu d’Amour plutôt que Dieu de Justice. Le commandement fondamental, absolu, du chrétien, c’est « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et prochain comme toi-même ». L’exigence d’autrui devient une forme de devoir avec cette maxime, car qu’est-ce que le prochain sinon autrui dans sa généralité, sinon tous les autres hommes. Le but de l’existence pour l’homme occidental serait donc l’amour des autres et j’exigerais autrui tout simplement pour que mon existence prenne sens. Hors d’une perspective de salut, il est évident que poser cette voie directrice de la morale est arbitraire, qu’elle ne s’appuie plus sur rien si le ciel est vide. On a pu s’opposer à l’elle, Nietzsche n’a pas manqué de le faire. Reste qu’il faut peut-être choisir entre elle et la morale de Michel gagné par l’individualisme de Ménalque dans L’Immoraliste et dont Marceline dit qu’ « elle est belle peut-être […] mais [qu’]elle supprime les faibles. » L’exigence d’autrui n’est pas alors exigence de l’altérité et c’est pourquoi il est sans doute préférable de parler d’une exigence des autres.

 
     Morale chrétienne peut-être au départ, mais aisément laïcisable. Nul besoin d’être catholique, au second sens du mot, pour passer de l‘horizon d’un homme à l’horizon de tous. L’amour des autres est aussi bien amour du prochain que fraternisation. Et dans cette idée, la généralité que contient « autrui » reparaît. De l’amour à la fraternisation, on passe de l’exigence d’un autre à l’exigence de tous les autres. Je prends conscience que je ne vis véritablement, que je ne me réalise que par l’autre et pour l’autre. J’ai besoin d’autrui et c’est pourquoi l’expression d’exigence d’autrui ne peut qu’être retournée : j’exige autrui, certes, mais pour cette raison je ressens une obligation venant de lui, celle de m’en rendre digne. J’exige autrui et autrui exige de moi. Et on peut alors pense une morale directement issue de cette exigence d’autrui. Plutôt qu‘a priori, mes actions dans le monde naîtraient des circonstances, de ma confrontation quotidienne aux autres. Autrui exige alors de moi dès que je dois me rendre digne de lui et cela passe en premier lieu par l’assistance à cet autre, n’importe quel autre, qui a besoin de moi. Lorsqu’on lui demande qui est le prochain, le Christ répond que c’est « celui qui a besoin de vous ». Se montrer digne de l’autre, c’est d’abord ne pas accepter les difficultés de l’autre. Encore une fois, tout cela peut (doit ?) être laïcisé. Aux Fondements de la métaphysique des mœurs on opposera la moralité que Hans Jonas développe dans Le Principe responsabilité : la responsabilité ne naît pas du for intérieur mais de la vulnérabilité d’un autre. Une morale plus réaliste pourrait ne pas être l’impératif catégorique mais tenir beaucoup plus d’un pragmatisme, des circonstances : au niveau individuel et quotidien, il ne s’agit que de servir autrui, d’aider l’autre quand il le nécessite.

 
     Et dans une perspective de fraternisation, l’exigence d’autrui doit me conduire à dépasser la charité. Aider ponctuellement un autre est évidemment une bonne chose, mais il est sans aucun doute préférable d’aider tous les autres. L’Héroïsme véritable n’est pas celui de l’Iliade. Ce que chante Homère, ce n’est finalement qu’une succession d’actions d’éclat individuelles ; plus que de prendre Troie, il s’agit d’acquérir une gloire personnelle. A Achille je préfère les personnages de Malraux, je préfère Garine et son universalisme (Les Conquérants). « L’individualisme est une maladie bourgeoise » et l’héroïsme des conquérants, c’est que leur revendication d’être particulier est au cœur de la révolte collective. L’exigence d’autrui doit conduire à porter une vision politique qui ne peut qu’avoir une dimension universaliste. On ne peut qu’acquiescer à ce qu’écrit Hannah Arendt dans La Crise de la culture : le politique ne peut être simple garantie d’un espace où puisse s’exprimer ce qu’elle appelle ma virtuosité grâce à la sécurité. Garine a tout compris (et Malraux avec lui), en politique, ce n’est pas ma vie qui est en jeu mais le monde dans lequel nous voulons vivre Une politique n’est jamais qu’une idée de l’homme mise en acte et si cette idée et celle de l’exigence d’autrui, ma vision politique, ce que je défends, doit être guidé parle idée de fraternisation, d’universalisme.

 
     Et ce qui est vrai qu’un individu l’est également d’une nation (on sait de toutes façons que la France est une personne). La France n’est jamais aussi grande que lorsqu’elle porte cette vision de l’homme qu’est l’exigence d’autrui. L’impôt n’est ni de droite ni de gauche, l’impôt, c’est la mise en acte du troisième mot de notre devise. Notre diplomatie ne doit être ni de droite ni de gauche, elle doit être portée par l’universalisme. Il n’est pas une route d’Orient au bord de laquelle ne repose un croisé français. Il n’est pas un chemin d’Europe où n’est coulé le sang d’un soldat de la République. La grande France n’est pas celle de Louis XIV, c’est celle des cathédrales et de la Révolution. Toute politique doit être guidée par une grande idée. Ce qui porte la France, c’est l’universalisme, la fraternisation, l’exigence d’autrui.

 
     « Je suis à vous avant d’être à moi-même » : individuellement et nationalement, faisons nôtre ce vers d’Eluard.


Par Les Couilles D'Abélard
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Mercredi 30 janvier 2008
par Kacew


Alger la blanche. Ainsi la voyait-il à travers les barreaux qui fragmentaient sa vue en trois parties. Alger lui tendait les bras. Lui  tendait les rêves dans un état d’extrême tension alors que l’aumônier voulait l’extrême onction. La révolte des mots se soulevait : il ne savait pas par lequel commencer. Fallait-il ouvrir cette boite de pandore que l’on appelait le ressentiment ? En avait il contre la société ? Plutôt contre ces barreaux.  Uniquement eux. La société ne lui avait rien fait : d’ailleurs, qu’avaient à faire les autres de lui… Il n’y pensait pas souvent, bien qu’il en ait vu beaucoup, d’autres… Les cafés, les bains, la plage où s’étendaient à perte de vue ces dunes humaines dont il ne se rappelait pas  leurs visages,  leurs traits. Elles lui apparaissaient comme une masse indistincte, indifférente : un troupeau qui n’avait que pour seul berger le soleil de deux heures. La fournaise arrêtait les plus téméraires : au moins, lui avait de l’ombre. Qu’il aurait aimé en avoir quand il était dehors et qu’il flânait sur la marina, le regard perdu sur les voiliers. Jamais il n’avait porté un regard plus loin que le dernier bateau : l’horizon ne l’intéressait pas. Qu’y avait-il au-delà ? La métropole ? Des voitures, la pluie ? Lui préférait Alger et son sourire. Alger la blanche, Alger l’innocente, ce nouveau rêveur, ce penseur tardif, pour la première fois de sa vie, observait le monde en pleine lumière. Il ne voyait plus que des pions, il les comptait. Bruits, voitures, tout était homme, lui était seul – mais il ne se plaignait pas.  Alger tout sourire était rouge écarlate, comme gênée qu’on l’observe avec tant d’attention. Les barreaux divisaient les passants dans la rue, puis les multipliaient. Ainsi, conscient de l’artifice, il en jouissait d’autant plus qu’il s’ennuyait. Il ne se plaignait pas. Le silence lui pesait tout de même un peu et il lui était impossible de dormir en journée, dans la cellule brûlante. Les gouttes de sueur gênaient sa vue et faussaient son dénombrement. Si bien qu’il en rajoutait. Personne ne le verrait. Qui levait la tête ? A part l’aumônier, prostré, personne ne pouvait deviner sa présence. Si haut, il était le ciel. Ni dieu ni maître, mais public élevé, aéré, il les contemplait avec une certitude : nul ne le savait. Les murs ocre devenaient le sable de ce bain de soleil où tout algérois pouvait se baigner. Sauf lui. Des larmes de soleil, pensaient ses yeux secs. Le mouvement des passants l’intriguait, et l’amenait à plus d’attention sur ces détails qu’ils ne pouvaient voir : Alger la blanche devenait obscure.


Par Les Couilles D'Abélard
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Mercredi 30 janvier 2008
par Kacew


L’œil noir, il avance. Une tâche marque son visage. Les passants le regardent, étonnés, sans comprendre la marche heurtée, angoissée de cette ombre dans la rue. Il avance toujours plus rapide, toujours plus loin des autres comme si l’hiver ne suffisait pas à rappeler la cruauté de la solitude. Mais il continue. Le front baissé, grave, il avance, recule, fuit. Les mots dans sa gorge deviennent des phonèmes disloqués, des cadavres de sens que le vent n’ose porter, tant ils sont laids. Les murs ne l’abritent pas, ne le protègent pas, ne le cachent pas : ils l’exposent, le livrent, ces êtres inertes, incapables. Mais il ne peut pas s’empêcher de les longer, de s’y écorcher, d’écouter le silence funèbre de la pierre, de leur adresser ses prières sans dieu. Sans ciel, la nuit l’enveloppe, seule avec lui, écho silencieux à lui même dans lequel il se voit, vide, apeuré. L’homme est devenu un bruit de pas, une marche hésitante dont l’humanité est restée à la lumière de la  ville où se retrouvent les passants dans la communion de la vie : il a enfin compris que l’ambition des prophètes est de ne pas se perdre, de laisser la solitude aux songes pour annoncer une réalité révélée, écoutée. La révélation naît dans cet éclat de l’audience, de l’autre. Le prophète ? Un cri à l’autre. Ses yeux ne brillent plus, la tâche a recouvert son front jadis blanc où les rêves les plus fous avaient un visage. Le long couloir de la mort qu’il suit respire des pleurs de Sisyphe, de l’impasse infinie que le ciel ne recouvre plus de sa lumière. La nuit éternelle, son tombeau, renvoie son image, sa pensée, son espoir : un néant.

Il est sorti de la vie, de la ville où un regard indifférent avait glissé sur cette tâche, étrangère à soi, donc à quiconque. Cela le révolte, qu’on ne fît rien pour  l’arrêter, le gêner, le brusquer le frapper. Il sue pourtant, son pas résonne sur ce sol dur et froid, son manteau fend bruyamment le repos de l’hiver : mais  il n’apporte aucune lumière, aucune chaleur. Cet homme sans qualité était un homme. Il avait oublié un point essentiel : les passants étaient des hommes.

 Le froid l’entourait. A mesure qu’il s’éloignait, la tâche grandissait, comme peau de chagrin. Il commençait à suffoquer, un genou, puis un autre, puis la tête tombèrent. Une brise de vent se leva : tout était propre. L’hiver des consciences pouvait se rendormir.



Par Les Couilles D'Abélard
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Mercredi 30 janvier 2008
par De Valmorin


- Tu es là, oui, c’est toi, enfin. Tu es face à moi, si près que je me vois dans tes iris. Tu ne peux rien dire, j’y ai pris soin, mais je sais la question qui te taraude. Pourquoi t’ai-je enchaîné ? Pourquoi te gardé-je captif ? Je te l’ai dit, je me vois dans tes yeux et c’est déjà superbe. Sais-tu ce que cela veut dire ? Que je fais de toi mon miroir, que j’épouse l’idée du spectacle de deux minuscules avatars de moi-même reproduisant simultanément mes gestes. En me voyant dans tes yeux, je me vois par tes yeux, je fais mien ton regard sur moi. Je prends conscience de toi par ce que tu vois, et comme en l’occurrence, c’est moi que tu vois, je me réalise à moi-même. Ce n’est pas comme si c’était mon reflet dans une glace : je ne suis pas - plus - seul, ainsi je saisis que d’autres me perçoivent, et par là, ce n‘est plus uniquement à moi seul que je prouve mon existence, mais au monde. Par le simple croisement de nos regards, nous créons un rapport, une relation qui nous font exister, qui me font exister. Mais, me demanderais-tu si tu en avais le loisir, pourquoi toi en particulier ? Car, tu le sais, je ne t’ai pas choisi au hasard, tout comme tu sais que je t’ai traqué sans relâche des années durant ; et maintenant te voilà à ma merci. Tu m’as donné une raison d’être : je vivais pour te rattraper, je n’existais que par ta poursuite. Tu n’es pas seulement la preuve de mon existence, tu en es aussi la cause. Je n’ai vécu que par toi, pour toi, et si une balle perdue t’avais arrêté avant moi, je n’aurais plus rien eu à faire, Valjean, rien n’aurait plus su me préoccuper ; à vrai dire, peut-être en aurais-je davantage souffert que toi. Ces dernières années nous n’avons fait que courir, et il aurait suffit que l’un d’entre nous arrête sa cavalcade pour que l’autre l’imite. Ma vie n’a été qu’une course et cette course était ta poursuite ; cette poursuite était toi, ma vie n‘était que toi. Tu donnais chair à mes envies comme à mes actes, tu donnais chair à la réalité de mon être. Je me défaisais d’une part de moi, la seule qui ait vraiment joui d’une quelque importance à mes yeux, ce que j’avais de plus cher, et c’est toi qui lui donnais chair. Tu étais mon incarnation : autant que je me vois dans tes yeux, je n’ai été que traque, je n’ai été que toi. Mais je t’ai retrouvé, te forçant à rompre ta foulée, car j’en ai assez de moi. Dehors, le feu, les barricades, plus rien n’a d’importance puisque plus rien d’autre que nous ne me soucie. Je t’ai arrêté, je nous ai arrêtés, car je ne me supporte plus tel que tu m’as façonné, je ne veux plus être chasse, je ne peux plus être toi. Jean Valjean je t’adore.
Par Les Couilles D'Abélard
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